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Souvenirs

Préambule : cet article est la republication d’une vieillerie de 2007, initialement mise en ligne sur Sale plume.

La plume s’illumina et revendiqua ma présence. Ou du moins la présence de mon cynisme, de ma noirceur, de mon dégoût profond envers tout et rien, mais surtout envers tout. De rien, c’est gratuit.

J’allumai cette vieille lampe de chevet, orpheline de son abat-jour. Totalement ébloui, les yeux rougeoyants à cause de sa lumière, je peinais à distinguer ce que mes phalanges dessinaient. Tout ce dont j’étais certain, c’est que je ne parvenais pas à écrire de manière droite. Les mots étaient tordus, se chevauchaient parfois, reflétant parfaitement l’ineptie et l’incohérence de leur propos. Cette lampe aveuglante me fait penser à ces vieux éclairages qui vous éclataient les yeux lors de ces interrogatoires où la douleur des nerfs optiques était si forte qu’elle rendait les autres souffrances de l’épreuve presque anodines.

Je me laissai aller à griffonner quelques mots, sans trop savoir ni quoi, ni pourquoi, ni pour qui. Lorsque j’eus terminé, le flan de ma main droite présentait quelques marques de sang. Je pense que, dans mon élan d’inconscience, j’ai dû me blesser légèrement sur le vieux bois de la petite table carrée où se sont déroulés mes ébats. Je n’accordai aucune importance à cette égratignure, je suis gaucher. Finalement, j’étais partagé entre l’envie de jeter mon écrit, sans même l’avoir lu, et l’envie de le découvrir, avant de quand même m’en débarrasser.

Finalement, il se retrouve retranscrit ci-dessous…

« Dans ma cellule, à l’ombre, mes membres s’usent et mon teint devient couleur rouille, sali par l’humidité et le manque d’entretien des lieux. Ici, mes sens s’éteignent un peu plus chaque jour, chaque heure, chaque minute. Je sens mes muscles s’atrophier et l’épuisement venir à bout de moi. Cette vieille lampe me pète les yeux quand je souhaite un semblant de lumière et de vie. En fait, l’allumer ne fait que me tuer un peu plus, en me jetant en pleine face cette réalité, cette saleté dans laquelle je dois attendre la fin. Je ne vois rien, ne connais rien, ne ressens presque plus le goût sec de ces conserves sans doute périmées depuis plusieurs semaines. D’ailleurs, je n’ai jamais su ce qu’on me donnait pour me maintenir dans cet état de souffrance. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas pourquoi je m’efforce d’ingurgiter cette saloperie, ni pourquoi je laisse une trace de mon vécu de mort. Peut-être est-ce l’espoir, peut-être est-ce juste la curiosité, l’envie de savoir combien de temps encore je suis capable de tenir, ou peut-être est-ce juste machinal, mécanique, inconscient. Quoi qu’il en soit, ces mots sont témoins de ma souffrance. Au moins, eux, ils sont. »

Le 16 juin 2007.

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Écrire, c’est…

Préambule : cet article est la republication d’une vieillerie de 2008, initialement mise en ligne sur meduz’ – Just fish it!. Je trouve celui-ci plus maladroit que mes exigences, j’ai donc tenté de le rendre meilleur en le modifiant.

Écrire, c’est se défouler en enfouissant volontairement ces choses qui révulsent afin de tenter de les oublier. Acte vain mais souvent jubilatoire sur le moment.

Écrire, c’est laisser des signaux errer ici et là.

Écrire, c’est un verbe transitif. Surprenante observation.

Écrire, c’est quand le rythme du frottement du crayon sur la feuille apporte autant de plaisir que les idées qui s’y déversent.

Ek Rirh aurait pu être un grand écrivain, mais il était manchot.

Écrire, c’est se libérer illusoirement des prisons dans lesquelles on s’enferme illusoirement. Écrire, c’est donc rêver.

Écrire, c’est l’exercice le plus difficile pour tuer le temps au boulot car le manque d’idées, le brouhaha des collègues follement occupés et l’ennui le plus complet nuisent à la productivité rédactionnelle.

Écrire, c’est l’art de déblatérer des conneries et de se rire de la langue. C’est tout ce qu’il reste à faire lorsqu’il ne reste plus que du sang autour de soi, conséquence des stylos, crayons et pinceaux cruellement enfoncés dans les yeux, une joue ou le cœur des gens qui nous déconcentrent et nous empêchent d’écrire car ils sont bruyants. J’arrive, je vais me laver les mains.

Écrire, c’est s’arrêter avant que la densité d’inutilités ne dissolve d’elle-même la folie.

Maladroitement rédigé le 22 novembre 2007.

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Imhotep présente son album Kheper

L’évènement s’est déroulé le vendredi 20 janvier 2012 au Daarkom, maison des cultures maroco-flamande, en plein cœur de Bruxelles. En grand adeptes d’IAM et tout ce qui tourne autour, Y. et moi avions repéré via le carnet d’information de Yannick la venue d’Imhotep, grand architecte musical au sein de ce qui est certainement le groupe le plus mythique de la scène rap francophone (c’est-à-dire IAM, pour ceux qui ne suivent pas).

Après le boulot, j’embarque donc dans le train vers Bruxelles avec dans les oreilles Chroniques de Mars, album produit par Imhotep en 1998, même si c’est plutôt aux sonorités chaudes de Blue Print (toujours 1998, album instrumental d’Imhotep aux ambiances nord-africaines) que je m’attends à être nourri ce soir-là. De son côté, Y. est en voiture alors que je suis déjà arrivé chez O., embrigadé pour la soirée de présentation prévue pour 20 h et avec qui je discute hip-hop et jeux vidéo.

Vers 19 h 20, coup de fil de Y. : Imhotep est en direct sur Radio Kif, mais l’écoute sur l’ordinateur portable d’O. est une horreur sans nom qui rappellera aux mélomanes l’insulte musicale que peuvent représenter les téléphone portables qui crachent de la merde qualitativement et techniquement dans les transports en commun. À 19 h 45, on se retrouve tous les trois devant le Daarkom où on découvre le programme sur la porte : un peu de blabla et une première partie avant qu’Imhotep ne présente son album à 21 h seulement. Curieux de nature, on entre déjà.

Avant le commencement : anecdotes à deux balles

Nous passons à l’accueil, payons les places (8 € par personne, avec réservation) et demandons le chemin des toilettes, un étage au-dessus. Dans l’escalier, nous nous retrouvons nez-à-nez avec Imhotep, fidèle à lui-même, décontracté, encore avec son sac à dos et son manteau et qui sortait visiblement du petit coin. Réaction étrange, je lui tends la main et lui dis bonsoir (on est con quand on est surpris, j’aurais pu lui dire bonsoir sans pour autant serrer la main d’un type qui vient de se la tenir). D’un grand naturel, il me demande « tu sais où sont les loges ? » ; je réponds « à mon avis, ils pourront t’aider mieux que moi à l’accueil ». Avant d’entrer au vidoir d’appareil urinaire, je dis à O. et Y. : « plus jamais je ne laverai cette main qui a serré celle du grand architecte musical ». Une minute plus tard, j’étais sorti des toilettes et venais de me laver les mains.

L’heure approche, pas grand monde sur place, nous attendons assis près de la salle. De nouveau, Imhotep passe devant nous avec un énorme verre bien rempli, typique de la bière trappiste belge, qu’il lève vers nous : « Vive la Belgique ! » – voilà un homme qui suit un régime liquide sain, qui désinhibe et met les sens en alerte.

Échauffement : blabla et Univibes

C’est une voix de Radio Kif qui anime la soirée : les bénéfices de la soirée sont reversés à la fondation Les petits samouraïs, active dans l’aide aux personnes en situation de séjour irrégulière sur la région bruxelloise. Imhotep offre en cadeau deux disques d’or qui seront mis aux enchères ultérieurement : un de Chroniques de Mars et l’autre de L’école du micro d’argent (album le plus vendu de l’histoire du rap francophone).

Photo d’Imhotep avec un disque d’or de Chroniques de Mars (Daarkom, Bruxelles, 20 janvier 2012
Imhotep offre un disque d’or de Chroniques de Mars à la Fondation Les petits samouraïs. En arrière-plan, DJ Rebel prépare son matériel.

En première partie musicale vient Univibes, groupe de reggae/ska bruxellois, éclectique, composé de migrants d’Afrique du Nord et subsaharienne. On prend trente à quarante minutes de plaisir aux sons apaisants des instruments et chants en anglais, arabe et français. O., Y. et moi apprécions ; qui plus est, l’acoustique de la salle nous paraît au poil, ça change des concerts d’IAM vus à Forest National où le son n’a jamais été réellement bon.

Photo du groupe Univibes (Daarkom, Bruxelles, 20 janvier 2012
Univibes, première partie de la soirée. En fond est projeté un diaporama de photos d’Imhotep.

Présentation de Kepher

Ensuite, Imhotep parle de Kheper : le nom provient du mot égyptien kheper (scarabée), porteur de la notion d’existence. Après quelques brèves paroles, Imhotep traverse la petite salle (disons 20 mètres sur 10) et la cinquantaine de personnes présentes pour s’installer en homme de l’ombre au mixage, alors que DJ Djel (du groupe aujourd’hui séparé Fonky Family) et DJ Rebel (du groupe aujourd’hui séparé Soul Swing & Radical) prennent place aux platines, sur scène. En fond est projeté en boucle un diaporama de photos d’Imhotep.

Photo de DJ Djel (Daarkom, Bruxelles, 20 janvier 2012
DJ Djel, à bloc sur les scratchs.

Avant Kheper, la formule expérimentale prend ses marques : il est prévu pour d’hypothétiques dates ultérieures qu’Imhotep propose d’accueillir DJ, musiciens ou chanteurs pour poser des sratchs, jouer ou chanter par-dessus son travail instrumental. Là, les deux DJ s’en donnent à coeur joie sur les anciennes productions d’Imhotep : la séance s’ouvre, si mes oreilles ne m’ont pas trompé, sur l’introduction de l’album d’IAM … de la planète Mars avant d’enchaîner sur Still a War in the East de l’album Blue Print. On aura ensuite droit à un peu de tout, dans tous les registres : un extrait de la bande originale du (très bon) film Les Barons, quelques productions reggae auxquelles Tonton Imhotep a participé, la version américaine du morceau d’IAM L’école du micro d’argent, etc. Très plaisant à entendre même si le volume sonore des scratchs est un peu trop élevé par rapport à la musique. Dans la salle, peu remplie, quelques personnes prennent des photos, d’autres bougent la tête ou entament quelques pas de danse (qui dit parquet en bois dit breakdance).

Photo d’Imhotep à la table de mixage (Daarkom, Bruxelles, 20 janvier 2012Photo d’Imhotep à la table de mixage (Daarkom, Bruxelles, 20 janvier 2012
Imhotep, homme de l’ombre au mixage, puni au fond de la salle.

Ensuite vient l’écoute de Kheper selon la même formule qui fonctionne bien. Difficile dans le déluge de scratchs de concentrer son oreille et d’apprécier pleinement le travail d’Imhotep. Avant tout, il nous a précisé qu’il s’agissait d’une version encore toute chaude, sortie du studio probablement la veille de cette soirée. Dans l’ensemble, tout m’a paru très fluide et de grande qualité, avec une sonorité différente de Blue Print, peut-être un peu plus urbaine. J’ai vraiment hâte que l’album sorte, Imhotep n’a rien dit à ce sujet, et nous ne l’avons plus croisé après la soirée (dommage, j’aurais bien voulu poser quelques questions sur le projet), clôturée par la présence de Nabil Ben Yadir, réalisateur de Les Barons, avec notamment un hommage à un artiste raï récemment décédé et dont je n’ai pas retenu le nom.

Photo d’Imhotep et Nabil Ben Yadir (Daarkom, Bruxelles, 20 janvier 2012
Imhotep et Nabil Ben Yadir, réalisateur du film Les Barons.

Après s’être restauré au Daarkom après la session d’Imhotep d’environ 90 minutes vient l’heure du retour. En chemin, grande surprise à la radio (Radio Contact) : rétrospective IAM, avec Musique de la jungle, Les miens, Demain, c’est loin… On ne s’attendait pas à clôturer la soirée aussi bien.

J’ai pris une vidéo à l’image un peu juste en qualité avec mon petit appareil photo numérique mais toutefois audible pour ce qui est du son, il s’agit de ce qui semble être l’introduction de Kheper. Étant à court de cartes mémoire (j’ai oublié chez moi celles de rechange, c’est malin, hein ?), je n’ai pu en faire plus… Vivement la sortie de l’album.

D’autres photos ont déjà été publiées sur Flickr par Abdellah El Korchi.

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Élections belges, esquives et mathématiques

Préambule : la mise en page de cet article est enfin terminée. Sa rédaction a débuté fin janvier 2011 et a été terminée fin avril 2011.

Citoyen, voici venu le temps de l’instant didactique politico-mathématique. Si tu n’es pas un citoyen, tu peux quand même lire ce qui suit. Tu verras, c’est rigolo d’absurdité.

North and South

Si tu suis un peu l’actualité des quatre coins du monde sphérique, tu as pu remarquer ces derniers temps que la Belgique était en crise gouvernementale, mais cela ne signifie pas pour autant que le gouvernement doit être renversé comme l’ont fait les citoyens tunisiens et ceux d’Égypte. Pour renverser un gouvernement, il faut que celui-ci existe, ce qui n’est pas le cas en Belgique puisque ce petit pays coincé entre la France, les Pays-Bas, l’Allemagne et le Luxembourg n’a toujours pas de vrai gouvernement depuis 2007 (certains disent 2010, mais je n’ai pas la même notion de « gouvernement » quand ce dernier est en mode pilotage automatique) tandis que la Côte d’Ivoire, elle, en a eu deux pendant quelques temps.

À une époque, souviens-toi, l’Europe n’avait pas beaucoup de minerais et pierres précieuses alors que l’Afrique en avait plein. Une solution très simple destinée à rétablir la balance de la distribution des richesses mondiales avait alors été mise en place : des navires d’Européens armés jusqu’aux dents (tant pis pour les victimes du scorbut) étaient partis conquérir des latitudes inférieures pour mettre plein de richesses dans leurs poches, même que certains bateaux étaient tellement alourdis par tous ces cailloux brillants que leurs capitaines décidèrent de balancer par dessus bord une partie de l’équipage féminin et infantile pour pouvoir rentrer vivants et enrichis. D’où l’expression « les femmes et les enfants d’abord ». Il aurait été très facile pour les Belges d’aller en Côte d’Ivoire chercher un gouvernement et de l’importer chez eux par voie maritime, comme à l’époque des pierres précieuses. Souci : une fois arrivé au large des côtes bretonnes, trop de brouillard, on n’y voit rien.

Par conséquent, le pays de la bière, de la frite, du chocolat, de la pédophilie et de l’accent le plus ridicule de la francophonie (à égalité avec celui du Québec) est en panne de fonctionnement. Mais, en fait, qu’est-ce qu’il s’y passe exactement ?

Depuis quelques années, un fantôme du passé est venu hanter de nouveau cette petite bourgade insignifiante peuplée d’onze millions de têtes : la Flandre (la partie nord de la Belgique) et la Wallonie (celle au sud) ne s’aiment que moyennement car elles ne parlent pas la même langue, n’ont pas la même culture, n’ont pas les mêmes programmes scolaires ni les mêmes ministères, etc. Tu l’as vite compris, c’est comme si le nord et le sud étaient deux pays distincts, à l’exception près qu’ils partagent la même capitale, Bruxelles, qui représente un poids stratégique, économique et politique capital (comme une capitale, oui), et donc une source de rivalités. Au-delà de la capitale du pays, également capitale de l’Europe, un autre élément est prétexte à la bagarre : en gros, le nord est plein de riches et le sud plein de pauvres. Un peu comme le reste du monde : les pays du nord sont pleins de riches, et les pays du sud pleins de pauvres. Je caricature volontairement pour ne pas trop t’embrouiller, tu as bien entendu compris qu’il existe un déséquilibre certain et des différences significatives entre les deux régions.

Interlude calculatoire

En 2007, les Belges furent obligés d’exercer leur droit de vote. Là où d’autres démocraties laissent le choix à leurs citoyens de s’exprimer ou non par voie électorale, il en va autrement en Belgique : il faut aller voter, c’est obligatoire ; un point, c’est tout. Dans les faits, il en va légèrement autrement : beaucoup l’ignorent, mais depuis le début du XXe siècle, le taux d’abstention (les gens qui ne se rendent pas aux urnes) est d’environ 6 %, auquel on ajoute environ 10 % de votes blancs. L’abstention et le vote blanc sont comptabilisés de manière distincte mais aucun des deux n’a d’influence sur les pourcentages de voix attribuées aux élus. Qu’est-ce que ce charabia veut dire ? Si 100 personnes doivent aller voter, si 40 d’entre elles votent pour un candidat ou une liste de parti A, 20 optent pour B, 20 choisissent C, 10 déposent un bulletin de vote blanc et 10 ne vont pas voter du tout, alors les résultats devraient être les suivants :

Total 100 personnes 100%
A 40 40 %
B 20 20 %
C 20 20 %
Vote blanc 10 10 %
Abstention 10 10 %

Dans ces résultats, aucun clan politique ne constitue une majorité forte car personne ne dépasse les 50 %. Mais en pratique, il en va autrement : les résultats finaux font abstraction des 20 personnes qui n’ont exprimé aucune préférence, et les scores deviennent ainsi les suivants :

Total 80 personnes 100%
A 40 50 %
B 20 25 %
C 20 25 %

Ainsi, un candidat ou un parti devient décideur majoritaire, ce qui est à la fois un total irrespect de l’(éventuelle absence d’)opinion des 20 % disparus et une manière de donner un poids politique plus conséquent à un résultat électoral. On l’interprètera comme on le souhaite, ça revient finalement au même : une bande d’irresponsables est à la tête du pouvoir. En tout cas, plus le nombre de non-votants est important, plus les résultats finaux peuvent devenir différents des choix citoyens originaux. Désormais, lorsque tu repenseras aux élections régionales françaises de 2010 où le plus haut résultat était de 29,14 % des voix attribuées au P.S. avec 57,35 % d’abstentions et votes nuls, avec Martine Aubry, présidente de ce Parti Socialiste, observant que « les Français ont largement voté pour la gauche » (l’abstention serait un parti de gauche), je suis certain que tu sera à l’avenir armé pour ce genre de discours victorieux.

Comment prendre les gens pour des cons

Mais revenons à ce petit pays plein de désordre politique, juste une fois. En juin 2007, les Belges sont allés voter. Ensuite, les politiques élus, très joueurs, se sont bagarrés pendant environ 6 mois pour décider à quoi ressemblerait le gouvernement. Comme ils n’arrivaient à rien, que les négociations et les tentatives de gouvernement provisoire furent désastreuses, c’est Herman Van Rompuy qui prit les commandes fin 2008, soit environ 17 mois après les élections fédérales de juin 2007, ce qui creuse quand même une brèche temporelle importante que la presse semble avoir aujourd’hui oublié, arguant que ça ne fait que 200 jours que le pays est sans gouvernement. Amen. Une issue à ces joyeusetés était possible avec Van Rompuy à la tête de la Belgique mais, malheureux hasard, l’homme fut nommé fin 2009 à la présidence du Conseil européen, ce qui l’obligea à abandonner la tête de son pays aux mains de sinistres individus qui ont eu vite fait de déconstruire le travail réalisé pendant près d’un an.

Ainsi, le chaos et la mésentente furent tels que les élections initialement prévues en juin 2011 furent avancées à juin 2010. C’est ce point de repère que prennent les journalistes pour comptabiliser les quelques 300 jours du pays sans gouvernement. Depuis les élections de 2007, les relations entre la Flandre et la Wallonie se sont encore dégradées. Et surtout, un parti politique a pris énormément de poids en Flandre lors des élections de 2010, il s’agit de la N.-V.A., l’Alliance Néo-Flamande, clairement affichée d’extrême-droite, nationaliste flamande, favorable à l’Europe des régions, qui cherche son autonomie fiscale et économique, le divorce avec le boulet wallon et si possible à mettre en œuvre de quoi s’accaparer à long terme dans la foulée une bonne part de la région bruxelloise. Tout ça produit un lot de terrains de batailles politiques tout à fait inédites et incohérentes, bien plus que celles des années précédentes. Globalement, tous les partis belges se rejoignent sur le fait que le pays a besoin de réformes majeures dans lesquelles plein de sous sont en jeu. Quitte à se battre, autant que ce soit pour du pognon.

Normalement, les élections fédérales concernent un pays entier, par opposition aux élections régionales ou communales où les enjeux sont bien plus locaux. Ainsi, des partis choisissent leurs candidats à présenter à ces élections dans tout le pays, et ces listes de candidats se retrouvent sur un bulletin de vote. Tout ça, tu le sais certainement déjà, mais si je prends la peine de le spécifier, c’est parce que la Belgique est un pays où les élections sont bien particulières. Je schématise volontairement : afin de garantir l’équilibre entre le nord et le sud et de représenter équitablement tout ce qui est représentable, il a été convenu voici bien longtemps que les néerlandophones (le nord parle le néerlandais) ne pouvaient qu’élire des candidats nordistes, et les francophones (le sud parle le français) des candidats sudistes. En clair : si tu habites en Wallonie, il t’est impossible de voter pour un candidat de Flandre et vice-versa. Oui, un peu comme si les élections concernaient deux pays différents. D’ailleurs, aucun parti n’est présent au niveau national : il existe ainsi deux partis socialistes (le Parti Socialiste au sud et le sp.a au nord), deux mouvements écologistes (Ecolo au sud et Groen! au nord), deux formations libérales (le Mouvement Réformateur au sud et les Open V.L.D. au nord), deux nationalistes radicaux (le Front National au sud et le Vlaamse Belang au nord), etc.

Les élections fédérales sont destinées à choisir des gens qui vont dans la Chambre, où l’on dort à souhait, comme dans toute chambre qui se respecte, et des gens qui vont dans le Sénat, lieu également destiné à dormir.

Lors des élections de 2011 qui ont eu lieu en juin 2010 et desquelles aucun gouvernement n’a émergé, voici ce qui est ressorti comme résultat à la Chambre :

Belges inscrits (d’office, car le vote est obligatoire) 7 725 463
Belges vivants à l’étranger inscrits 42 089
Total d’inscrits 7 767 552 (100 %)
Votes valables 6 527 367 (84,04 %)
Total d’abstention 837 697 (10,78 %)
Votes blancs et nuls 402 488 (5,18 %)

Près d’une personne sur six n’a pas voté. Les choix sont répartis de la sorte :

Choix Voix (% par rapport au nombre d’inscrits) % en excluant ceux qui n’ont pas choisi de parti
N’ont pas choisi de parti (abstention et vote blanc) 1 240 185 (15,96 %) -
N.-V.A. 1 135 617 (14,62 %) 17,40 %
P.S. 894 543 (11,52 %) 13,70 %
C.D. & V. 707 986 (9,11 %) 10.85 %
M.R. 605 617 (7,84 %) 9,28 %
s.pa 602 867 (7,80 %) 9,24 %
Open V.L.D. 563 873 (7,30 %) 8,64 %
V.B. 506 697 (6,56 %) 7,76 %
C.D.H. 360 441 (4,66 %) 5,52 %
Ecolo 313 047 (4,05 %) 4,80 %
Groen 285 989 (3,70 %) 4,38 %
Autres partis tous sous les 100 000 400 113 (5,19 %) 6,13 %

Les résultats au Sénat donnent grossièrement les mêmes proportions. La Flandre et la Wallonie prennent respectivement environ 60 % et 40 % des sièges pour les deux institutions (la Chambre et le Sénat), ce qui correspond à peu près au ratio de leurs populations respectives. La population de la région bruxelloise peut en assez grande partie être assimilée à celle de la Wallonie car très majoritairement francophone. Jusqu’ici, la cohérence belge n’est pas trop dégueulasse : le peuple est représenté équitablement (à l’exception du million de brebis égarées sans choix politique et des enfants, qui ne peuvent pas voter, grand bien leur fasse), le pays n’a pas de gouvernement et les politiciens se cognent sur le coin de la tronche avec pour unique terrain d’entente le fait de vouloir réformer l’aire de jeu. À long terme, certains partis veulent solidifier la Belgique, d’autres veulent la casser.

À court terme, ça discute essentiellement pognon et « responsabilisation des régions », ce qui est un pompeux terme pour désigner le fait que le nord ne souhaite plus partager un porte-monnaie commun avec le sud dans certains domaines, avec pour argument fort le fait que l’homme (la Flandre) travaille et entretient sa femme (la Wallonie) qui lui coûte un rein. Les féministes inverseront les mots homme et femme dans la phrase précédente ou me traîneront devant un tribunal tout en poussant des beuglements d’indignation.

Ainsi, certains partis souhaitent ou sont d’accord pour partager la compétence emploi, qui serait désormais gérée par les régions plutôt qu’au niveau fédéral (le niveau national, autrement dit) ; les compétences sécurité sociale, justice et fiscalité sont également discutées (et encore d’autres selon le temps et les saisons). Chaque parti a sa tolérance ou exigence pour chacun des points mis sur la table, et ça rend les négociations toujours plus tendues et complexes. Dans tous les cas, il s’agit essentiellement de pognon, les partis wallons se liguent généralement en bloc, les partis flamands font à peu près la même chose. Ce qui en ressort est bien évidemment l’absence d’accords, et donc de perspectives de gouvernement.

Les non-sens politiques ou mathématiques ou logiques

Au rang des bizarreries, on notera tout d’abord le rôle du roi : on n’en a pas encore parlé, mais la Belgique est un royaume, elle a donc un roi, un roi fainéant qui signe la paperasse et à qui on demande son avis de temps à autre pour lui faire plaisir. En temps de crise, il est prévu qu’il assure un rôle consultatif, qui s’est traduit en ce début de siècle par la désignation successive d’un nombre incalculable de pitres temporaires dont le rôle a été de gagner du temps en espérant que les choses se tassent. Officiellement, Albert II a royalement nommé de manière successive tout une série de pontes de différents partis : informateur, puis conciliateur, formateur, clarificateur, pré-formateur, explorateur… (et n’importe quel nom suffixé de eur, on en compte pas loin de dix) en leur confiant pour mission de faire des miracles dans un délai ultra-court, souvent inférieur à deux semaines, et de créer une entente entre tous les zinzins qui bataillent pour du pognon. Une mission de routine, un détail à régler.

De une, la méthode ne ressemble à rien d’autre qu’une vaste supercherie ; de deux, à aucun moment la méthode n’a été contestée, pas même par ceux qui veulent la fin du pays. S’il est évident que la bagarre doit être traversée dans un cadre légal et institutionnel bien défini, il est encore plus évident qu’il faut un minimum de méthodologie dans le processus de discussion. Une telle méthodologie n’a existé qu’à la fin de l’année 2010 mais s’est soldée par un échec. L’art de gagner du temps, en somme.

Cela m’amène à une autre étrangeté, le secret total des réunions, même lors de l’utilisation d’une vraie méthode. Pour résumer (une fois de plus), pendant un trimestre ont été étudiés et discutés par un groupe de travail dit « indépendant » et les habituels politiciens différents scénarios essentiellement économiques. Ces scénarios sont restés inconnus de toute personne non-inclue dans les réunions, c’est-à-dire de tout le pays à l’exception de quelques individus. Les notes de travail ont été révélées à la presse peu après l’échec de cette tentative de négociation, mais rien n’a filtré durant des semaines. Interrogée sur ce silence, la ministre Laurette Onkelinx (P.S.), actrice dans les pourparlers, a précisé que les compromis et accords nécessitaient parfois une sérieuse discrétion, ce qui témoigne probablement d’une grande peur que les citoyens connaissent l’auteur précis d’une proposition qui irait à l’encontre de ce que l’électorat imagine. Qui plus est, sa réponse tranche radicalement avec ce qu’elle dénonçait deux ans plus tôt sur un autre sujet : « j’espère que le gouvernement aura le courage de répondre à ceux qui attendent autre chose qu’un mur de silence ». L’art de ne rien assumer, en somme.

Lorsqu’on regarde le tableau des résultats électoraux plus haut, on y voit notamment les deux partis libéraux du pays en position tout à fait honorable : le M.R. et l’Open V.L.D. sont respectivement 4e et 6e. Pourtant, ils sont tous les deux exclus des négociations depuis juin 2010 alors qu’ils totalisent 15,14 % des voix, soit plus que la N.-V.A. et presqu’autant que l’abstention et le vote nul (eux aussi absents des négociations, pour le coup). J’ignore la raison de cette exclusion, mais il est probable qu’elle soit demandée par les autres partis en raison d’antécédents sur des négociations précédentes (car si la Belgique en est là où elle en est, c’est grandement à cause d’un membre de l’Open V.L.D.). L’art de jeter un autremillion de voix à la poubelle, en somme.

Plus fort qu’ignorer des voix, les choix de l’électorat : le P.S. a toujours été historiquement très fort en Wallonie et, d’après mes observations, et c’est sans doute vrai dans d’autres régions du monde et pour d’autres courants politiques, il se trouve qu’un nombre considérable de gens votent par tradition régionale ou familiale pour un même parti. Ainsi, malgré la vague de corruption qui a secoué ces dernières années la région de Charleroi (province du Hainaut), aux mains du P.S. depuis des décennies, ce parti sort toujours aussi fort des urnes dans cette région – c’est le cas ailleurs aussi – avec plus de 50 % des voies à la Chambre comme au Sénat dans cette ville où la totalité des élus P.S. ont été inculpés dans diverses affaires de pognon pas très nettes. Absolument renversant. Qui plus est, aucun des individus mis en examen n’a été radié de son parti ; on en pense ce qu’on veut, pour moi, les actes sont cautionnés s’ils ne sont pas sanctionnés d’une manière ou d’une autre. Par la justice, par les décideurs du parti ou par les urnes. Et bien non, rien de tout ça : le P.S., la justice et le peuple approuvent les fraudes colossales. L’art de laisser sans voix, en somme.

Comment trancher ?

Les plus cyniques et drôles répondront « Comment trancher ? En deux, évidemment ! Bruxelles devient une région autonome européenne, le nord est un nouveau pays et le sud se démerde (nouveau pays ou rattachement à la France) et c’est réglé ! ». La question est plus compliquée. Vu de l’intérieur du pays, la scission fait peur, la presse en parle très peu, au sud du moins – le nord doit réagir de manière similaire –, est très frileuse et les politiciens rarement loquaces sur la question. L’idée effraierait bien trop les gens qui pour la plupart ne comprennent pas vraiment ce qu’il se passe. En revanche, de l’extérieur, la question belge est souvent titrée « La fin de la Belgique ? », ce qui ne changerait certainement pas la face de la planète.

Ce n’est pas le but de ce dactylographié (un dactylographié est un écrit, mais dactylographié), mais personnellement, je ne pense pas qu’une solution arrivera sans mesure d’urgence. Les prochaines élections de juin 2011 ont déjà eu lieu un an à l’avance, il serait très inconvenant pour les Belges de retourner aux urnes, surtout vu la forte probabilité que les gens revotent, et même revotent pareil (l’imbécilité n’a pas de limite). Un référendum serait la seule possibilité de sortie, mais la constitution belge ne le prévoit pas. Quant à un soulèvement massif de la population, je n’y crois guère dans les pays occidentaux où le culte de l’individu entretient l’aseptisation des consciences.

Malgré l’impasse politique de la Belgique, la situation sera pourtant automatiquement débloquée dans quelques décennies : le niveau de la mer monte lentement et l’eau finira par immerger une grande partie du territoire flamand, résolvant ainsi par le vide ce conflit absolument ridicule. Un conflit belge, en somme.

« Le flouze rend les pauvres haineux, les fortunés peureux, tous importunés par le choc des deux sphères. » (Sortilèges, Oxmo Puccino, 1998)

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Al Capone dépucelle sa première Thompson

Préambule : cet article est la republication d’une vieillerie de 2008, initialement mise en ligne sur meduz’ – Just fish it!

Il aimait les femmes, celles qui tiraient bien.

Petit italo-américain au physique repoussant, il a appris très tôt dans le Bronx l’art du banditisme et de la corruption. Règlements de compte, corruption, escalade du pouvoir, contrôle de territoires. Al aura tout tenté, tout fait, tout réussi ; il a même donné à boire à une Amérique assoiffée par la Prohibition, et ça lui a rempli ses poches de fric, de sang et de plein de brols parfois utiles, parfois encombrants.

L’écriture est originale, sans fioritures, le roman se laisse lire, captive, et fait même parfois sourire. Je n’ai pas de culture et je suis une chiotte en critique de livres : je ne m’attarde donc pas mais lisez-le, parce qu’il est bien.

Un Américain peu tranquille (1995) de Philippe Labro (I.S.B.N. 2-07-031677-7, 238 pages, préface par l’auteur, éditions Gallimard, collection Folio).

Le 6 mars 2008

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Possédé

Préambule : cet article est la republication d’une vieillerie de 2007, initialement mise en ligne sur Sale plume.

Dedans, un monde à part. Ils racontent tant de choses, parfois chuchotent, parfois hurlent, parfois se taisent mais le disent quand même, serrant les cœurs, mettant en léthargie la pensée lorsqu’ils imposent ces émotions issues de souvenirs oubliés, enfuis au fond de l’âme.

Peu de vibrations suffisent à nourrir une atmosphère clinique dans laquelle les sens, impuissants, tendent à se complaire. Ainsi, lorsque l’anéantissement d’une volonté conduit à l’abandon de soi au rien, l’esprit, plein de cette douce béatitude, sourit.

Ce bonheur, pied-de-nez aux yeux ouverts, bras d’honneur au quotidien, croc-en-jambe à l’art de vivre, enfonce d’une main de fer ceux qui, face à leur propre visage, font la sourde oreille.

Enfanté dans la douleur le 14 mars 2007.

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La biobanane équitable

Mise à jour du 13 mars 2012 : ajout d’une ressource en fin de texte.

J’aime bouffer. Si tu m’invites à un repas entre convives, prévois donc un couvert de plus : je viens avec mon estomac. Le revers de la médaille avec l’alimentation, c’est qu’il faut se traîner jusqu’au supermarché pour s’approvisionner. De une, ça coûte la peau du cul et il ne m’en reste plus beaucoup, je n’achète donc quasi jamais de marques dont le prix m’arrache l’épiderme postérieur. De deux, je vomis la grande distribution, et je te vomis toi aussi si tu ne vomis pas la grande distribution. De trois, je n’ai pas de potager et je ne prends pas le temps d’aller jusque chez le fermier qui coûte aussi trop cher. Bref : bouffer, oui, mais se ruiner, non.

Le durable expliqué aux nuls qui roulent en bagnole

J’aime défendre les intérêts de toute initiative durable. Le durable, c’est facile à comprendre. Inventons une subtile métaphore au hasard…

Situation : tu roules en voiture à un rythme tranquille, disons à 50 kilomètres à l’heure, seul sur la route qui monte un peu et, au loin, disons à 200 mètres, tu aperçois le feu de signalisation qui change de couleur, disons rouge. Pas de bol, tu sais que celui-là dure longtemps, disons une éternité. Que fais-tu ?

  • Réponse A : sa mère la théière, ça rime, je passe au rouge ! Des bleus en embuscade me retirent le permis pour avoir injurié une connasse de mère/théière (dégage la mention inutile).
  • Réponse B : j’allume mon portable, sors la calculatrice pour évaluer la distance de freinage ; quand j’ai le résultat, il est presque trop tard, j’agrippe donc le frein à main et mon pare-choc effleure mémé qui vient de s’engager sur le passage pour piétons. Le portable, lui, bondis dans le pare-brise qui vole en éclats dans un boucan insoutenable et mémé s’évanouit au milieu de la route.
  • Réponse C : je suis la prochaine évolution de l’espèce humaine, je divise ma vitesse par trois pour augmenter considérablement les chances que le feu passe au vert d’ici à ce que j’arrive à son niveau. Spécialiste du bas régime et de la conduite souple, je consomme moins que les autres, mais plus que les cyclistes.  J’en tire plusieurs avantages : primo, je peux renverser les cyclistes plus discrètement qu’un chauffard à fond de cinquième ; secundo, il fait beau dehors, je peux profiter de la légère brise et de la quiétude du moment (la route est déserte, n’oublie pas l’énoncé !) car me traîner comme une larve me convient, et puis carpe diem ; tertio, ne m’étant pas arrêté, je mets, dès que le feu passe au vert, trois secondes dans la vue de n’importe quel excité amateur du freinage tardif et du carburant cramé inutilement. Cette stratégie fonctionne aussi à l’approche du passage à niveau du circuit Kalimari Desert de Mario Kart 64.
  • Réponse D : un platane se met en travers de ma route, je vire dans la vitrine du boulanger pour l’éviter. Le feu attendra. J’en profite pour acheter quelques croissants.
  • Réponse E : je n’ai pas lu l’énoncé et tente une roue libre en coupant le moteur.Trois minutes plus tard, je suis mort par noyade dans le canal en contrebas loin derrière.

Cher ami doté d’un sens aiguisé de la déduction, tu l’auras compris : anticiper et réfléchir à 200 mètres (c’est-à-dire plus loin que le bout de son pif), c’est quand même utile. Le durable, c’est pareil, mais à plus grande échelle : revends ta voiture à achète-toi un hélicoptère privé, tu éviteras tout problème de feu rouge !

Biocoûteux

Dans cette perspective de long terme gastronomique et de préservation du monde, on trouve la bouffe biologique, un machin durable que ton corps absorbe volontiers pour ne pas devenir amorphe. Derrière cet adjectif à la con se cache la base logique de la fabrication de ce miam miam : enlève les produits chimiques, et la nourriture sera biologique. À l’inverse, ajoute des produits chimiques, et tu feras partie de l’industrie alimentaire chimique. Au début du monde, l’industrie, ça n’existait pas trop, alors pour la chimie dans la nourriture… À l’époque, il existait l’alimentation normale, et c’est tout. Va-t-en comprendre pourquoi le mot normal est devenu biologique après l’invasion des légumes et des steaks par les éléments du tableau de Mendeleïev. Foutrebouffe ! Le truc pas cool avec le biologique labellisé, c’est qu’il coûte foutrecher, mais vraiment. Si t’y connais rien et que tu regardes la télé, les gens dans le petit écran te diront « vas-y, fooonce, à peine 15 à 30 % de différence ! » Ce qu’ils oublient de mentionner, c’est que leur comparaison se fait par rapport aux produits de marques ou de qualité supérieure, ce qui commence à ce stade de l’article à sérieusement entamer la chair de ton arrière-train. Le bio, c’est donc hors de prix ; ou plutôt : cette bouffe « normale » étant trop chère, choisis donc de la merde de pauvre. C.Q.F.D. et bon appétit !

Sonia, ouvrière d’une start-up à l’éthique irréprochable

Maintenant que le monde entier fabrique de tout pour le monde entier et qu’on épuise la planète et ses hommes de manière très performante, des gens dans des trous perdus ont dit « c’est pas juste, on fabrique plein de bouffe et on gagne pas de pognons avec tout ce qu’on exporte pour ces pays de sales richards » et ont inventé le commerce équitable. Le principe est simple : acheter un machin issu du commerce équitable, ça signifie que les gens qui l’ont fabriqué et tous ceux qui ont fait en sorte que ça termine dans ta main ont été rémunérés correctement et traités humainement. Un exemple de truc équitable, c’est Sonia, cette petite Colombienne de 9 ans qui trie les grains de café de 8 h à 18 h sans broncher pour quatre dollars par mois. Après 18 h, elle « nettoie le trottoir », mais on s’écarte du domaine de l’estomac de quelques centimètres. Bref, le déroulement « normal » des choses est donc maintenant labellisé « commerce équitable ». Son problème : encore le prix élevé ! Le nerf de la guerre, c’est toujours le pognon.

Et notre belle biobanane équitable ?

C’est bien beau, toutes ces supercheries terminologiques mais, de toutes façons, rien de tel que de manger local (ça veut dire que ton endive ne fait pas deux fois le tour de la planète avant de finir dans ton assiette) et de saison (finis, les abricots en hiver !). Mais quand même, les bananes, c’est bon ! En plus, c’est de saison toute l’année mais, par contre, c’est pas vraiment local et le changement d’hémisphère est inévitable. Les bananes, ça vient d’Amérique du Sud, d’Afrique ou d’Asie ; l’Europe est le plus gros marché bananier du monde, loin devant les États-Unis, et on le restera tant qu’ils n’inventeront pas le banana burger. Bref, si on veut des bananes, soit on les prend bio, soit équitables, soit les deux, soit aucun des deux. Les bananes, c’est le seul produit bio-équitable que je me permets : elles sont à peine plus chères que les autres et sont délicieuses. Un vrai geste pour le monde, je vous dis ! Ouais, bon, cela dit, choisir un fruit qui vient de Colombie ou d’Équateur par bateau ou avion sous prétexte qu’il soit bon pour l’estomac et pour Sonia, c’est plutôt moyen comme comportement intelligent et responsable.

C’est donc décidé, j’arrête la biobanane équitable.

Ressource

Problème : pénurie de bio aux États-Unis ; solution : importation du Mexique par avions.

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